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Faire ses classes.

Je me rappelle comme si c’était hier l’année où j’ai pris mes premières classes en responsabilité. L’année où je suis devenue prof. C’est aussi l’année où j’ai découvert le romancier américain Bret Easton Ellis. On pourrait croire que ces deux informations n’ont pas de rapport entre elles. Elles restent pourtant indissolublement liées dans ma mémoire, et colorent de leur ombre propre l’émotion que j’éprouve aujourd’hui encore en repensant à cette année initiatique à plus d’un titre.

Collège des champs

J’habitais alors Paris, le 14e arrondissement, comme il se doit pour une bretonne exilée. Chaque dimanche à l’heure du thé, je quittais mon compagnon, et je traversais la capitale pour prendre, gare du Nord, une vieille locomotive trainante et un peu cafardeuse qui m’emmenait vers la frontière belge. J’étais en quelque sorte une prof TGV. Sauf que dans mon cas, c’était plutôt une Micheline. Il me fallait cinq heures, deux changements de train, un car et un taxi, pour arriver là-bas, en plein cœur de la Thiérarche.

Le collège était au milieu des champs, les champs au milieu des brumes, les brumes au milieu de nulle part. Je logeais sur place, dans un appartement de fonction. La fenêtre de ma chambre donnait sur le parking de l’établissement, celle de la cuisine sur la cour de récréation. Je partageais les lieux avec une collègue stagiaire, surmenée et déprimée, qui n’a pas fini l’année scolaire. Je venais de m’acheter mon premier téléphone portable. Un modèle Blackberry noir, à clapet. Le prix du SMS dépendait du nombre de signes écrits. J’échangeais avec mon compagnon des messages laconiques et sans voyelles. Nous étions en 1997. J’étais la seule dans la salle des professeurs à être ainsi équipée.

Les soirées étaient mornes. Les après-midis du mercredi interminables. Je rêvais au week-end passé et au week-end à venir, aux balades le long des quais de la Seine, à l’agitation de la rue de la Gaîté où nous aimions traîner, et je me demandais si, finalement, je n’aurais pas mieux fait d’accepter, comme tous les collègues de ma promotion, un poste dans cette banlieue parisienne qui me terrifiait tant. Je m’efforçais avec conviction de faire découvrir Verlaine à des enfants arrivés à jeun le matin au collège, après avoir trait les vaches de la ferme familiale. Il m’a fallu trois mois pour découvrir qu’un de mes collégiens, âgé de quinze ans, ne connaissait pas son alphabet.

Yuppie new-yorkais

Je partais le dimanche la valise chargée de livres. J’étais dans ma période américaine. Paul Auster, James Ellroy, Tom Wolfe, T.C. Boyle, je les dévorais tous. J’avais lu tous leurs romans, de manière compulsive, dans un immense mouvement de plaisir toujours renouvelé. C’est alors que j’entendis parler de Bret Easton Ellis, par quelqu’un que je côtoyais à Paris à cette époque-là, entré dans mon existence sans que je me rappelle vraiment à quel moment, et ressorti de la même manière. Comment s’appelait-il, que faisait-il de sa vie, comment avait-il croisé la mienne, un collègue de mon compagnon peut-être ? Je n’en ai plus aucune idée. Il était un peu dandy, soignait son apparence, passait beaucoup de temps à choisir ses chaussures. Ce n’était pas un grand lecteur. Il lisait comme Woody Allen prétend le faire : pour survivre en société. Et de fait, il avait, comme on dit, de la conversation. Je me rappelle encore le résumé qu’il me fit de ce roman de Bret Easton Ellis, dont il n’avait lu qu’une cinquantaine de pages.

« C’est l’histoire d’un type, un yuppie new-yorkais. Il travaille à Wall Street dans la boîte de son père, gagne des ponts d’or, apparemment à ne rien faire, s’ennuie, occupe son temps désœuvré à sortir avec des filles qui se ressemblent toutes, des belles poupées, sophistiquées, maigres et bégueules. Il côtoie d’autres types comme lui. Tu verras, il y a des passages très drôles : ils passent leurs soirées à s’échanger leurs cartes de visite qu’ils décrivent minutieusement, ils comparent leurs costumes de marque, ils mangent dans des restaurants pris d’assaut par d’autres types comme eux et où il est impossible de réserver. »

Je venais de terminer le Bûcher des vanités de Tom Wolfe. Je ne demandais pas mieux que de replonger dans l’univers splendide et misérable des requins de la finance. Ce roman, évidemment, c’était American Psycho, paru six ans plus tôt. Je n’en avais jamais entendu parler. Celui qui me l’avait recommandé non plus, de toute évidence. Je m’engageai dans la lecture avec un peu de curiosité et beaucoup de résignation : j’allais m’ennuyer ferme. Ce fut le cas. Pendant quelques pages.

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Le cauchemar américain

Jusqu’à cette fameuse scène où le héros et narrateur, Patrick Bateman, errant la nuit dans les rues de Manhattan, croise sur le trottoir un clochard. La rencontre est longuement décrite, plusieurs pages au cours desquelles le jeune arriviste, aiguisé par sa haine des pauvres et son mépris des faibles, crache tout son cynisme à la face de cet interlocuteur de fortune qui mendie quelques pièces : il pue, il est stupide, il mérite ce qui lui arrive, il manque de combattivité, non mais quel rebut de la société ! Puis il s’agenouille près de lui, ouvre son attaché-case, en sort un poignard, et le tue. Après une destruction méthodique, par la parole, une élimination physique, de sang-froid. Sans remords ni regret. Sans explication. Et sans aucune considération pour la vie humaine.

La suite, on la connaît : une longue série de meurtres, de plus en plus violents, de plus en plus organisés, de plus en plus terrifiants de monstruosité, dans une gradation insoutenable pour le lecteur. Mais si au cinéma on peut fermer les yeux, les livres il faut bien les lire, et rien ne nous est épargné : viol, torture, cannibalisme, démembrement, nécrophilie, et précision chirurgicale de l’écriture. Dans un monde sans issue où Bateman confesse ses crimes, les raconte, s’en vante et les proclame, sans que personne jamais autour de lui ni ne s’en alarme pour l’arrêter, ni ne s’inquiète de son état mental dans l’hypothèse où tout cela ne serait que pure affabulation.

American psycho, c’est la rencontre improbable, sur la machine à écrire d’un romancier américain halluciné, entre Pascal réinterprété par Jean Giono (Bateman, comme une nouvelle version du roi sans divertissement qui tue pour tromper son ennui existentiel), Georges Perec écrivant Les choses (pour la description minutieuse et obsessionnelle de tous ces objets qui envahissent notre quotidien et contribuent à notre propre réification), et Stephen King, maître du roman d’horreur.

Le beau banal

C’était brillant. C’était triste aussi. C’était surtout parfaitement incongru. Je me levais le matin, traversais le collège, rejoignais ma classe. Et sur ces scènes tristement banales et quotidiennes se déposaient en surimpression les visions apocalyptiques surgies des pages que j’avais lues la veille. J’étais l’improbable trait d’union entre deux univers qui n’étaient pas destinés à se rencontrer. D’un côté New-York, mégapole moderne, sommet de la civilisation et sommet de la barbarie. De l’autre, un coin perdu de campagne immobilisé dans un espace-temps inaltéré et apparemment inaltérable. D’un côté les puissants et les cultivés. De l’autre, des familles suspendues à la distribution des tickets charbon que remettait la mairie aux plus infortunés. D’un côté, un homme qui n’attend plus rien de la vie. De l’autre, des enfants qui attendent tout de l’école.

J’ai terminé ma lecture au moment où le printemps arrivait dans cette région oubliée des Ardennes françaises. La brume s’était enfin levée. Je faisais dorénavant la route depuis Paris dans une petite auto que je m’étais achetée d’occasion. Le mercredi après-midi, j’allais rejoindre une collègue qui aménageait une maison d’hôtes. Nous partions nous balader dans les sous-bois fleuris. La fin de l’année scolaire arrivait à grands pas. J’étais enceinte de mon premier enfant.

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