feministe

Le jour où j’ai cessé de croire que je n’étais pas féministe.

La scène se passe dans une khâgne au début des années 90. Le professeur remet sa copie à mon voisin de classe : « Bravo ! Vous ferez un excellent philosophe. J’ai hâte de vous voir développer votre propre pensée. » Puis il me rend ma copie, même note : « Bravo ! Vous ferez une excellente prof de philo ».

Je me rappelle encore très nettement l’incrédulité puis la révolte en écoutant ce professeur décider publiquement, devant tous mes camarades réunis, ce que serait mon avenir professionnel et ma place dans la société. Et tracer dans l’espace de nos imaginaires communs une frontière invisible mais bien étanche.

A parcours identiques et compétences égales, il revenait aux hommes de créer, autrement dit d’imprimer leur marque sur le monde, de le transformer et d’imposer une vision. Et aux femmes de transmettre, et transmettre seulement, dans l’inféodation à une pensée tiers – aussi talentueuse puisse être cette transmission, et aussi noble et nécessaire soit le métier d’enseignant.

Ce jour-là, j’ai compris brutalement que tous les droits acquis dans les faits, le long combat de nos mères et nos grands-mères, s’ils garantissaient au moins sur le papier l’égalité des possibles, ne suffiraient pas à nous garantir, dans le réel de nos vies quotidiennes, l’égalité des devenirs.

Ce jour-là, j’ai cessé de me bercer de l’illusion que je n’aurai pas besoin de me battre moi aussi, et les femmes de ma génération avec moi, pour pousser les murs et ouvrir les fenêtres, pour lever les obstacles inconscients dressés par ces mécanismes de pensée que Pascal nomme les « reines du monde » : la coutume, « une femme ne doit pas faire cela, aucune ne l’a jamais fait », et l’imagination, « une femme ne peut pas faire cela, elle est trop faible, trop fragile, trop émotive, trop irrationnelle… »

Ce jour-là, j’ai cessé de croire que je n’étais pas féministe.

 

Hommage aux femmes de ma vie

Mais ce jour-là aussi, je me suis demandé comment j’avais pu vivre si longtemps dans une telle naïveté. Si longtemps sans m’imaginer jamais que pèseraient sur moi des injonctions normatives sur ce que peut ou ce que doit être une existence de femme. Si longtemps protégée des représentations culturelles limitantes qui grignotent jour après jour notre horizon et dictent malgré nous ce que nous devenons.

A côté de chaque femme qui choisit librement son existence, ou qui croit pouvoir le faire, ou qui revendique de pouvoir le faire, il y a une femme, des femmes, qui lui ont ouvert la voie et montré le chemin.

Pour ma part, je sais ce que je dois à cette enseignante de lycée, professeure de français et de latin, grande admiratrice de Victor Hugo et Cicéron, qui en Terminale m’a convaincue de présenter mon dossier de candidature en classe préparatoire, et qui m’a aidée à le remplir.

Moi qui n’avais jamais entendu parler de classe prépa ni de grande école. Moi, la fillette née dans une famille de la classe moyenne, élevée au pied d’une barre d’immeubles sur le bitume d’une banlieue parisienne, boursière scolarisée dans un collège de l’Essonne, le premier classé en Zone d’Éducation Prioritaire, puis dans un lycée poussé presque en une nuit sous la pression de la massification scolaire dans la zone pavillonnaire excentrée d’une petite ville de province.

Cette femme a permis à l’adolescente que j’étais, grandie par hasard à la périphérie sociale et géographique, de ne pas vivre reléguée à la périphérie de sa propre existence.

 

Une féministe qui s’ignore est une femme dangereuse

Je sais aussi aujourd’hui ce que je dois à ma mère. Quand j’entends le mot féministe, je pense immédiatement à elle, même si j’en suis sûre, elle ne se reconnaît absolument pas dans ce qualificatif.

Mais un jour pourtant, alors que je m’étonnais auprès d’elle d’avoir reçu une éducation en apparence identique à celle de mes frères, et de n’avoir jamais senti peser sur moi des obligations différentes des leurs, ou des freins plus puissants, elle a semblé étonnée de mon propre étonnement. Et elle m’a répondu cette phrase extraordinaire : « Dans ma tête, je ne suis ni homme ni femme ».

Cette phrase, je la considère comme l’essence même du féminisme, et la racine profonde à laquelle je viens puiser l’énergie nécessaire pour faire face chaque fois que je me sens jugée sur mon apparence physique au motif que je suis une femme, chaque fois qu’on traite mon expertise avec légèreté au motif que je suis une femme, chaque fois qu’on me coupe la parole ou qu’on ne m’écoute pas au motif que je suis une femme.

Cette phrase me rappelle aussi que le féminisme revêt mille et un visages, qu’il n’est pas une marque déposée, qu’il n’est pas réservé à un certain type de femmes. Du reste, il n’est pas réservé qu’aux femmes ! Le féminisme peut être discret, s’ignorer lui-même, et malgré tout, presque sans qu’on s’en aperçoive, transformer puissamment le réel autour de lui.

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