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La ville est-elle faite pour les femmes ?

Quelle drôle de question pour une citadine comme moi, grandie sur le bitume de la banlieue parisienne, et parfaitement à mon aise dans cet univers où j’ai toujours pensé avoir une place naturelle.

Mais trois anecdotes, vécues à trois moments symboliques de mon existence, ont construit de manière moins innocente mon rapport à la ville.

Tomber amoureuse, tomber enceinte, élever des filles. Histoire et géographie subjectives de la ville à l’aune d’une existence de femme.

Tomber amoureuse

La première fois où je me suis demandé quel genre de place j’occupais dans la ville remonte au mois précédant mon mariage. Nous sommes à Paris, dans le XIVe arrondissement. Je partage alors un appartement avec l’homme que je m’apprête à épouser. J’ai vingt-quatre ans. L’aîné de mes frères est venu nous rendre visite. En ce solstice d’été, l’ambiance est festive dans la capitale. Nous décidons de dîner dehors. Il fait doux en ville. Nous mettons plusieurs heures à rentrer, à pied, de concert de rue en concert de rue, de bar en bar.

Tard dans la nuit, dernier troquet avant l’appartement, je m’aperçois avec consternation que je n’ai plus mon sac à main. Les seules clés du domicile que nous ayons se trouvent à l’intérieur, avec tous mes papiers et ma carte bancaire. En remontant mentalement le fil de la soirée, je crois me rappeler où je peux l’avoir oublié. Nous convenons rapidement que mon frère et mon ami retournent le chercher, pendant que je reste les attendre dans ce dernier bar de nuit encore ouvert. Me voici sans clé pour rentrer chez moi, sans argent pour payer nos trois consommations, seule face au barman qui n’attend que mon départ pour fermer boutique. J’alimente autant que possible la conversation, mais le temps passe, et le barman bientôt pousse un soupir de commisération, avec l’air un peu paternaliste de celui qui sait parfaitement à quoi s’en tenir : « Vous savez, ils ne reviendront pas… ! »

« J’espère bien que si ! lui dis-je alors avec incrédulité et indignation. Le premier, c’est mon frère ; et le second, je l’épouse dans un mois ! » Aujourd’hui encore, je me rappelle nettement la colère que j’ai ressentie en lisant dans les yeux du barman ce à quoi il me réduisait, sans penser à mal, mais avec une certitude inébranlable : j’étais une pauvrette bien naïve, victime de la malveillance des hommes, car les femmes qui sortent la nuit sont nécessairement la proie de la concupiscence et de la malveillance masculines, et la rue est nécessairement un espace de prédation dans lequel les rôles sont codifiés de toute éternité.

Non seulement étais-je ravalée au stéréotype de la femme fragile qui ne peut se promener la nuit qu’accompagnée et protégée, et donc sommée de ne pas investir l’espace public nocturne autrement qu’avec mon garde du corps. Mais les hommes qui m’accompagnaient, y compris celui dont j’étais amoureuse, étaient quant à eux réduits au stéréotype de l’agresseur, malgré tous mes efforts ce soir-là pour convaincre mon interlocuteur du contraire.

Tomber enceinte

Second tableau, deux ans plus tard. Je m’apprête à mettre au monde mon premier enfant. Enceinte jusqu’au cou, je sillonne les rues de la capitale pour me rendre à mon travail. Mon congé maternité tarde à démarrer. Ce jour-là il a plu, je glisse sur les pavés de la rue, et je tombe. Me voici par terre, tentant péniblement de me relever en mode culbuto, inquiète pour l’enfant que je porte car la chute a été rude, et en colère car franchement la situation est ridicule. Je ramasse mes affaires éparpillées au sol, je clopine vers la bouche de métro la plus proche en me tenant le ventre qui me lance, et je calcule mentalement l’itinéraire pour me rendre à l’hôpital où officie la sage-femme qui suit ma grossesse. Ce n’est qu’après coup, une fois assise dans la salle d’attente, que je m’aperçois que personne dans la rue ne s’est proposé de m’aider, à aucun moment.

Cette chute a marqué mon entrée dans un rapport modifié à la ville. J’ai compris que Paris n’était plus faite pour moi : empêchée dans mes déplacements à la fin de ma grossesse, mais aussi à la naissance de ma fille quand j’ai tenté de la promener dans les rues. Impossible de passer les tourniquets du métro avec une poussette, impossible de monter dans le bus bondé, impossible parfois même de rester sur le trottoir envahi. En devenant mère, et en occupant l’espace public en tant que mère, et non plus seulement en tant que femme active, j’étais devenue une encombrante. Celle qui altère la marche rapide et performante des autres, celle qui ne peut s’adapter à la ville, celle à laquelle la ville refuse de s’adapter. L’arrivée de ma fille a marqué mon expulsion hors de la ville capitale.

Tombée enceinte, tombée en tant que mère, tombée dans l’espace public et poussée hors de celui-ci, et lorsque j’étais flanquée de mon enfant, indésirable ailleurs que chez moi, chez la nourrice ou à la crèche, au centre commercial tout au plus, à la condition encore de circuler entre ces différents endroits, souvent très éloignés les uns des autres, en voiture familiale, c’est-à-dire dans un espace privé et clos.

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Élever des filles

Troisième moment : la famille s’est agrandie. Je suis devenue la mère de trois filles. Nous habitons désormais le centre-ville de Rennes. L’aînée est entrée au lycée, les deux plus jeunes au collège. Il y a belle lurette déjà que je ne suis plus obligée d’accompagner mes enfants dans chacun de leurs déplacements, elles circulent donc librement en ville, y compris la nuit lorsqu’elles rentrent de leurs activités extra-scolaires à pieds ou en bus.

Nous accueillons cette année-là une jeune allemande, qui va habiter chez nous pendant dix mois, le temps d’une année scolaire qu’elle passe en classe de Seconde dans le lycée en face de notre appartement. Un soir, elle nous explique que là d’où elle vient, toutes les filles qui sortent du collège ont reçu une formation spécifique pour apprendre à exister dans l’espace public : savoir se tenir la tête haute et le dos droit avec confiance, savoir dire non avec autorité, savoir solliciter de l’aide autour de soi quand on est importunée. Bref, gagner en assertivité. Apprendre à envoyer non pas des signaux de vulnérabilité mais de puissance, non pas des signes d’inquiétude devant un possible danger imminent mais de tranquille assurance car on est légitime à être dans la rue ou dans le métro, même seule, et même la nuit.

Ce témoignage m’a beaucoup fait réfléchir sur ma responsabilité de mère. S’il est apparu comme nécessaire d’enseigner aux collégiennes allemandes que la rue est aussi faite pour elles et qu’elles ne doivent pas y vivre leur présence sur le mode de la crainte, c’est bien qu’elles ont appris dans leur famille, première responsable des normes qui construisent l’être social, à avoir peur de l’espace public. Au motif non pas seulement que cet espace peut, objectivement en certaines circonstances, être dangereux, mais parce que, fait aggravant, ce sont des filles.

Pour ma part, ai-je éduqué mes filles de manière spécifique, c’est-à-dire différemment de la manière dont j’aurais élevé des garçons ? Sans doute. Sans l’avoir voulu et sans m’en rendre compte. Mais jusqu’à quel point ? et comment le savoir sans élément de comparaison à l’intérieur même de la cellule familiale ? Et surtout, les ai-je aliénées à des comportements stéréotypés, qui entravent leur liberté et brident leur épanouissement, au nom de fausses représentations ? Éloigner les filles de l’espace public, et seulement elles, en pensant les protéger, c’est en réalité aggraver leur exclusion, et les convaincre de leur vulnérabilité donc de leur assujettissement.

Assurément, dans les faits et dans les ressentis, l’espace public se vit différemment selon qu’on soit un homme ou une femme. L’égalité entre les sexes se joue sur ce terrain-là aussi. Et la responsabilité du changement est collective.

Elle incombe aux familles et à l’école, responsables de la socialisation primaire, et à l’avant-poste pour combattre les stéréotypes. Elle incombe à la puissance publique. Et l’on ne peut que se réjouir de voir aujourd’hui la légitimité de la présence des femmes dans l’espace public affirmée et accompagnée de manière volontariste. Elle incombe enfin aux responsables locaux, au plus près de leurs administrés, soucieux on l’espère d’aménager la ville pour que chacune et chacun puisse l’investir à égalité, à chaque âge de sa vie.

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