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Qui a peur du grand méchant "Génie lesbien" ?

Alice Coffin a déclaré la guerre aux hommes. Armée de son « Génie lesbien », manifeste féministe radical et provocateur, entourée de la communauté des sœurs de combat qu’elle fédère à ses côtés, elle avance en terre hostile pour faire tomber l’ennemi : l’homme blanc hétérosexuel.

Le choix des femmes

La misandrie d’Alice Coffin s’exprime en un mot d’ordre sans nuance : « Qu’ils dégagent. Qu’ils laissent leur place. Ils sèment le malheur ». Son arme est de destruction massive : le recours revendiqué à la généralisation abusive. Ils se valent tous ! Ils pensent incarner un point de vue neutre et universel, alors qu’ils ne parlent qu’en leur nom propre. Ils créent des œuvres artistiques ou promulguent des lois, en croyant servir les intérêts de tous, alors qu’ils travaillent en réalité à la protection de leurs privilèges et à l’hégémonie de leur vision partielle. Et de tirer à boulets rouges sur les vieilles icônes françaises : l’universalisme, la séparation de l’homme et de l’artiste, la neutralité du propos journalistique, autant de leurres qui en réalité, selon elle, renforcent la domination de l’ordre masculin. 

Ce monde créé par les hommes, elle l’exècre. Parce qu’il la prive de sa liberté à disposer de son corps – la PMA reste encore à ce jour interdite en France aux célibataires et aux couples de femmes, et parce qu’il s’accompagne d’une violence systémique dont le triste décompte des féminicides est la manifestation la plus tragique. Face à cela, Alice Coffin revendique le choix des femmes. Et là encore, elle est sans concession aucune. Ne plus lire, écouter et relayer que des femmes. Mais aussi ne plus aimer que des femmes, car nous dit-elle, l’orientation sexuelle n’existe pas, être lesbienne est un choix, le seul possible pour être en cohérence avec soi-même et alignée avec ses valeurs. Et puis encore, adopter la sororité trans-partisane : ne plus critiquer publiquement les autres femmes, car toujours cela sert le sexisme et la misogynie.

Cette colère est un moteur. Elle a aussi une origine. L’histoire d’Alice Coffin est celle d’une petite fille qui s’est toujours rêvée en garçon. Elle grandit dans une famille aimante et tolérante, mais sans modèle pour l’aider à devenir qui elle est vraiment. Car à la télévision, sur les écrans de cinéma, dans les pages des magazines, on ne voit pas de femmes qui aiment des femmes. Et encore moins de « butchs », ces lesbiennes à la silhouette androgyne et la démarche masculine, comme Alice devenue adulte, que l’on prend si souvent pour un homme. Le malheur des lesbiennes, explique-t-elle, c’est d’abord l’absence de personnages auxquels s’identifier, qu’ils soient fictifs ou réels. Elles demeurent invisibles : on ne les montre pas, on ne les écoute pas, et même on ne les nomme pas, car le mot « lesbienne » contient une telle charge subversive qu’on ose à peine le prononcer à voix haute en public.

Défense et illustration du lesbianisme

C’est pour sortir les lesbiennes des marges de la contre-culture où elles sont depuis si longtemps reléguées, qu’Alice Coffin publie ce texte. Et qu’elle lève le voile sur elle-même. Ce rôle modèle qu’elle n’a pas trouvé sur son chemin lorsqu’elle était adolescente, elle se donne l’ambition de l’incarner pour celles qui aujourd’hui se sentent en mal de représentation. Parler de soi est un acte politique. Décrire son corps, dévoiler son couple, révéler son alcoolisme, raconter son pèlerinage en terre américaine à la rencontre des activistes queer, tout cela est un acte politique.

Choisir la transparence, c’est s’exposer à prendre des coups, et en matière de coups, Alice Coffin sait de quoi elle parle. En dehors de ceux, bien réels qu’elle a déjà reçus lors de ses interventions avec le collectif de La Barbe, elle est sans doute aujourd’hui l’une des femmes françaises que l’on aime le plus détester. Et qui, par les polémiques qu’elle a suscitées, a attiré sur elle une lumière médiatique sans nuances et la horde haineuse des réseaux. Mais choisir la transparence, elle l’écrit et on la croit volontiers en la regardant agir, c’est aussi gagner en liberté et en puissance, « avec les risques que cela implique, et le courage que cela nécessite ».

De l’autre côté du miroir avec Alice

Cette notoriété qu’elle a acquise, Alice Coffin choisit de la faire rejaillir sur ses sœurs de conviction et d’action. En 200 pages, elle dote les lesbiennes de France tout à la fois d’une histoire, d’un répertoire de figures, d’une méthodologie d’action et d’une mythologie héroïque. Bref, elle signe un manuel de la fierté lesbienne.

Alors oui, elle agace, oui elle est excessive, oui elle fait peur, car elle nous emmène de l’autre côté du miroir, par-delà les illusions que nous chérissons sur notre propre société. Mais oui, elle est émouvante aussi, parce qu’elle y croit encore et qu’elle marche à l’amour. L’amour pour sa compagne Yuri, l’amour pour ses sœurs lesbiennes, l’amour pour ses combats si justes et nécessaires à ses yeux. On ose à peine l’écrire car revendiquer l’amour, cela suscite le rire moqueur ou le sourire du dédain. C’est une force pourtant qu’on ne devrait pas mésestimer. Alors oui, lisons Alice Coffin, ne serait-ce que pour juger sur pièce, loin de l’écume de rage des réseaux sociaux et des interventions médiatiques intempestives. Et parce qu’elle pourrait bien n’avoir pas toujours tort, ni toujours être du côté des perdantes.

Alice Coffin, Le Génie lesbien, Éditions Grasset, 2020

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