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"Vous êtes trop dans l'affect."

Les stéréotypes sexistes ont la vie dure. C’est d’ailleurs à cela qu’on les reconnaît. On a beau les combattre, à coup d’arguments, d’injonctions, de bonnes résolutions, les chasser par la porte, ils entrent par la fenêtre dès qu’on a tourné le dos. S’ils nuisent gravement à l’égalité entre les hommes et les femmes, ils nuisent aussi gravement à la politique.

Deux exemples pour illustrer mon propos. En juillet 2019, alors que le mouvement La République En Marche, choisit les visages qui vont le représenter dans la course aux municipales, on prête à Pierre Person, député LREM et membre de la Commission Nationale d’Investiture, une réplique qu’il a adressée à plusieurs candidates : « Vous êtes trop dans l’affect ». Un an plus tard, en juin 2020, à quelques jours du second tour des élections municipales, Marc Hervé, adjoint socialiste à la mairie de Rennes et colistier de Nathalie Appéré, refuse de répondre à l’argumentation contradictoire de la candidate Carole Gandon, à la tête de la liste Révéler Rennes, et l’invite « à garder son sang-froid ».

Je n’ai pris ici que deux exemples, dans un florilège très riche, puisés dans deux formations politiques qui se veulent pourtant exemplaires sur la question de la parité et de la promotion des femmes en politique.

Les femmes, ces créatures délicates

Dire des femmes qu’elles sont trop dans l’affect, ou réduire leurs arguments étayés à une perte de sang-froid, c’est véhiculer un stéréotype sexiste. On parle aussi de stéréotype de genre. Cela consiste à assigner de manière arbitraire, au nom d’idées préconçues héritées culturellement, des caractéristiques aux personnes en fonction de leur sexe. Les femmes conduisent mal, les hommes savent bricoler. Les femmes sont fragiles, les hommes sont forts. Les femmes pleurent beaucoup, les hommes sont des leaders nés.

Le stéréotype permet d’asseoir un modèle à promouvoir et à reproduire : toute femme a nécessairement envie d’avoir des enfants, un homme un vrai ne montre pas ses émotions. Une femme comme il faut doit rester à la maison s’occuper de ses enfants, un homme qui se respecte doit assurer la survie matérielle de son ménage.

Reprocher aux femmes d’être trop dans l’affect, cela n’a rien de neuf. C’est même une antienne bien rodée, qui a connu des variations lexicales nombreuses. L’affect est un terme à la mode. Il nous vient du jargon psychologique, pour désigner les émotions. Dans les années 80, on disait plutôt : elle a perdu son self-control. Dans les années 60 : elle est trop délicate. Dans les années 30 : elle ne maîtrise pas ses nerfs. Et depuis Charcot : elle est hystérique.

Dire d’une femme qu’elle est trop dans l’affect, ce n’est pas seulement l’accuser de se laisser contrôler par ses émotions. C’est aussi lui faire le reproche d’être trop dans son corps, siège de toutes ses émotions, et maître de toutes ses décisions. Il s’agit généralement du cœur, ou du ventre, et plus spécifiquement de l’utérus. La Femme, avec un grand F, est dans la matérialité. Et je n’ouvre pas ici la parenthèse sur le procès en bestialité fait aux femmes depuis des siècles. Alors que l’Homme, avec un grand H, est dans la spiritualité et dans l’abstraction. Il est dans son cerveau, organe immatériel, c’est bien connu. Et je m’abstiendrai ici de toute digression grivoise sur l’organe censé conduire réellement les hommes, car cela relèverait aussi de stéréotypes de genre.

Stéréotypes et contrôle social

Les stéréotypes fabriquent-ils la société ? La société engendre-t-elle des stéréotypes ? De l’œuf ou de la poule… En tout cas, ils garantissent que chacun reste bien à sa place. Aux femmes la sphère du soin, de l’altruisme, de l’empathie, de l’obéissance. Aux hommes celles de la protection, de l’affirmation de soi, de la rationalité, du commandement.

Et tant pis pour les femmes qui veulent être aux commandes. Au choix, on les invisibilise, comme toutes ces guerrières, aventurières, et scientifiques, disparues de nos manuels d’histoire ou de nos anthologies, et que le militantisme féministe s’attache aujourd’hui à réhabiliter. Ou on les ridiculise, ce sont des garçons manqués. Voire, on les reconditionne, en les mariant de force, en les hospitalisant, en les médicalisant, selon les époques et selon les milieux. Le sort des hommes qui refusent de suivre le modèle de la virilité dominatrice n’est guère plus enviable. On ne s’écarte pas sans risque de la norme.

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Quelle est la bonne dose d’affect pour être maire ?

Mais revenons-en à la politique, pour finir. Qu’on me permette de poser quelques questions naïves. A l’aide de quelle échelle d’évaluation détermine-t-on qu’une personne est trop dans l’affect ? Cette échelle permettrait-elle aussi d’évaluer le moment où l’on n’est pas assez dans l’affect ? Et comment cela se mesure-t-il du point de vue des bénéfices politiques ? Quelle est la bonne dose d’affect quand on veut devenir maire ?

Ne pas être dans l’affect, c’est ne pas être affecté. La froideur, la distance, l’indifférence, sont-ce réellement les qualités que nous attendons de nos élus, de surcroît de nos élus de proximité comme le maire ? Vais-je voter pour un candidat ou une candidate que rien n’affecte ?

Endosser des responsabilités politiques, cela induit-il nécessairement de nous couper de ce qui en chacun et chacune d’entre nous est le plus sincère, le plus intime et le plus juste : nos émotions, qui disent la vérité de ce que nous sommes, et nous guident sur la voie des décisions les plus appropriées ? Ce qui nourrit notre intuition, et complète ou tempère heureusement notre rationalité ? Ce qui en apparence nous fragilise en nous démasquant, mais en réalité fonde notre force inébranlable : notre humanité.

Alors que nos représentants politiques, hommes et femmes, subissent une crise de légitimité extrêmement forte, il serait bon de se poser ces questions, et de saisir l’opportunité qu’elles offrent d’inventer enfin, en France, une autre manière d’exercer le pouvoir politique.

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